Civils et la Grande Guerre

En France et dans le département de la Drôme

En octobre 2023 j’ai fait paraître un article sur le parcours militaire de mon arrière-grand-père maternel et en septembre 2024 sur le parcours de grand-père paternel pendant la guerre 14/18.

Aujourd’hui je traite le sujet du vécu des civils durant ce conflit.

Les instituteurs et institutrices de l’Académie de Grenoble sont invités à prendre des notes sur les évènements dignes de mémoire de la journée du 1er août 1914.
Monsieur Ayme exerçant à Clérieux raconte : « La publication de l’ordre de mobilisation n’a pas surpris la population. Pas de cris, pas de gaieté déplacée, ais un calme et une résolution qui impressionnaient. Les quelques antimilitaristes de la localité ont manifesté en cette circonstance les meilleurs sentiments ». (1)

(1) Page 26 l’appel de guerre en Dauphiné, Ch. Petit-Dutaillis, BH 3970/3, AD26

Avant que débutent les combats, la loi du 5 août 1914 sur les familles nécessiteuses de mobilisés, dites allocations militaires, étend les bénéfices des allocations militaires (1,25 francs par jour, majorée de 50 cts par enfant) à l’ensemble des familles de mobilisés dont le soutien est appelé ou rappelé sous les drapeaux. Elle concerne les père, mère, grands-parents et collatéraux unis par un lien de droit avec le mobilisé.

Un exemple de comment les choses se déroulent dans la réalité :
« En province, c’est, paraît-il, le percepteur qui paie, c’est-à-dire qui devrait payer, non pas tous les huit jours, mais tous les mois (!) et quand il y a dans la paperasserie du retard, ce qui arrive fréquemment, -quand la femme n’a pu obtenir du bureau de la mairie, en temps utile, la feuille qu’elle doit présenter au percepteur pour toucher son allocation, -elle est renvoyée au mois suivant ». (2)

(2) Article du 23/10/1914 de Ernest Vauquelin dans ‘le Petit Journal’

« En raison de l’inflation, leurs rentes ne valent plus grand-chose. (…) la conséquence, c’est qu’un bourgeois ne peut plus vivre comme un rentier du 19ème siècle, passer une licence en droit, s’établir comme médecin ou avocat et prendre sa retraite à 40 ans après avoir hérité de papa. Le bourgeois, désormais, est obligé de travailler pour vivre… ». (3)

(3) Page 8, 9, 14-18 est la première guerre totale par Antoine Prost, revue « le monde » hors-série octobre/novembre 2008

Où trouver l’argent pour financer ce conflit ? L’impôt ? L’impôt sur le revenu, voté tardivement en France en juillet 1914, fut retardé dans son application jusqu’au 01 janvier 1916 et ne rapporte qu’un milliard écrit Pierre Miquel dans son ouvrage. (4)

(4) Page 244, la Grande Guerre, Pierre Miquel, édition Fayard
« Je donne ma vie, versez votre or » dit une affiche. (5)

(5) https://www.bras-sur-meuse.fr/bras-dans-la-premiere-guerre-mondiale_fr.html
« Dès 1916 que dans certaines campagnes les populations se montrent réfractaires à se dessaisir de leur or, en raison de cette fausse croyance que verser son or serait contribuer à la prolongation de la guerre ». (6)

(6) Page 216, la Drôme encyclopédie, édition la fontaine de Siloé

D’autres lois voient le jour plus tard parce que le système précédent avait été mis en place en prévision d’une guerre de courte durée : « Celle du 31 mars 1917 qui donne une majoration de 75 cts par enfant et pour les ascendants à charge ; celle du 4 août 1917 qui augmente l’allocation principale à 1, 50 francs avec une majoration en fonction du nombre d’enfants ; celle du 29 septembre 1917 qui donne une indemnité supplémentaire en cas de mobilisation du père et d’un ou plusieurs enfants vivant au foyer ». (7)

(7) http://histoirealasource.ille-et-vilaine.fr/14-18/items/show/7653#?c=0&m=0&s=0&cv=0

L’Etat incite la population à soutenir l’effort de guerre en souscrivant aux emprunts (8)et participer à des œuvres de solidarité nationale : journée du 75, journée serbe, journée de l’orphelinat, journée des Armées :

(8) 105 J 21, AD26

Journée de solidarité : (9)

(9) 17 FIB 191, AD62

La guerre déplace des gens des régions envahies. Leur entretien est à la charge de l’Etat.
Aux archives départementales de la Drôme existe un dossier ‘Dépôts de réfugiés allemands, alsaciens-lorrains et romanichels, locaux réquisitionnés de l’ancien couvent des Capucins, le hangar de l’usine Fayolle et la tour de Crest’. (10)

(10) 17 FIB 191, AD62
« Le 13 août 1914, le bureau de bienfaisance a déjà pourvu pendant une journée à la nourriture de 79 espagnols répartis de Valence, et pourvoit depuis deux journées à celle de 20 bouches inutiles réfugiés de Vitry-le-François, et de 122 alsaciens arrivés la nuit dernière ». (11)

(11) Vue 27, PDF la mobilisation de la Drôme pendant la première guerre mondiale, mémoire de maitrise Samuel Fagot, 05/2006, Université Jean Moulin Lyon 3


Dès novembre 1914, cinq hauts fonctionnaires (agents voyers, professeurs d’agriculture, juge de paix) sont nommés par le préfet ‘contrôleurs du service des réfugiés’. Ils doivent régulièrement visiter toutes les communes qui en hébergent, recueillir leurs demandes ou réclamations, enquêter en cas de conflits et donner leur avis dans leurs rapports. (12)

(12) Exposition année 2014, AD26
Le département de la Drôme accueille les soldats blessés : un courrier du maire adressé au préfet en date du 31 aout 1914 : ‘A Saint-Bardoux une dizaine de dames et de jeunes filles se sont offertes spontanément pour soigner les blessés mais français.’ (13)

(13) 2Z 16 R 2/2, AD26
A Bourg de Péage, l’école supérieure de garçons est transformée en hôpital bénévole de 300 lits (cote 57 F1 44).

Le quotidien des femmes est complètement bouleversé avec cette guerre : elles fabriquent de la poudre et des canons dans les usines*, elles remplacent les hommes dans les travaux à la ferme, dans les champs (moissons, vendanges etc.).
*ouvrières d’usine sont surnommées munitionnettes -voir mon article intitulé ‘Je participe à l’effort de guerre’, que j’ai publié le 15 mai 2022 ainsi que ce sujet traité dans la revue drômoise numéro 523 de l’année 2007.

Non seulement elles doivent, ces femmes comme les autres civils, nourrir leur famille mais également « Au cours de la guerre, la Drôme peine parfois à fournir à l’armée ses quotas de bœufs ou de pommes de terre, qu’elle ne produit pas en nombre suffisant. Mais elle contribue pleinement à l’effort de défense nationale en fournissant en grandes quantités paille, foin, bois, avoine ou mulets. Si le préfet et les maires apportent leur concours à l’armée, ils essaient également de préserver les intérêts des populations et d’éviter les réquisitions excessives ».
« Le département apparaît comme un réservoir pour la production animale en viande, lait et engrais, mais semble dépendant du ravitaillement en ce qui concerne les matières énergétiques, les corps gras, les produits d’appoints (sucre et café) et les légumes secs (pois chiches, lentilles…) ». (14)

(14) Vue 13, PDF la mobilisation de la Drôme pendant la première guerre mondiale, mémoire de maitrise Samuel Fagot, 05/2006, Université Jean Moulin Lyon 3
Au 03 août 1914 le sucre valait 0.75 f il y a deux jours et aujourd’hui il vaut 1.25 f. (15)

(15) Page 4, nos instituteurs savent écrire et mourir, journal d’une directrice d’école en 1914, Etudes Drômoises 12/2013

Au 10 août 1914 instruction de la préfecture de la Drôme : (16)

(16) 10 M 52, AD26

« Les cartes de rationnement font leur apparition en 1917 et concernent entre-autres, le tabac, le charbon, le bois, mais surtout le lait, et le pain réduit à une portion individuelle de cent grammes par jour ». (17)

(17) Vue 16, PDF la mobilisation de la Drôme pendant la première guerre mondiale, mémoire de maitrise Samuel Fagot, 05/2006, Université Jean Moulin Lyon 3

Les scolaires sont mis à contribution : « Les garçons cultiveront de préférence les pommes de terre et les haricots ; les filles élèveront des lapins : on trouve le long de la route, en allant à l’école, assez d’herbe ». (18)

(18) Page 7, L’impact de la guerre sur l’école primaire, Etudes drômoises numéro 61, mars 2015

Le ramassage des marrons d’inde et des châtaignes : (19)

(19) Exposition sur panneaux, année 2014, AD26

Le questionnaire, émis par la préfecture, dont le sujet est le ravitaillement de l’armée, joint à la circulaire du 04 août 1914 pose cette question parmi tant d’autres :

La réponse est oui pour la commune de Clérieux.
La même question posée à la commune de Saint-Bardoux apporte la réponse suivante : (20)

(20) 7 M 8, AD26

Un autre document est émis le 04 février 1915 dont voici deux questions et leurs réponses sur la commune de Saint-Bardoux : (21)

(21) 7 M 8, AD26

La loi du 16 octobre 1915, portant ouverture au Ministre du commerce, de l’industrie, des postes et des télégraphes, sur l’exercice 1915, de crédits additionnels aux crédits provisoires pour procéder à des opérations d’achat et de vente de blé et de farine pour le ravitaillement de la population civile. (22)

(22) 7 M 8, AD26

Les animaux également sont réquisitionnés pour : le transport des troupes lors des grandes offensives, le transport des marchandises particulièrement à partir des gares régulatrices et le transport de l’artillerie légère notamment du fameux canon de 75. Fonctionnement de la réquisition : des affiches sont apposées dans les communes, avant le passage des commissions. Les propriétaires doivent présenter tous leurs chevaux, juments, mulets et mules ayant atteint l’âge minimum fixé par la loi ». (23)

(23) Page 30, Importance des réquisitions de chevaux dans la Drôme en 14/18, Etudes drômoises n°71, 10/2017

Ernest Lavisse dans les tomes qu’il rédige sur l’histoire de France relève que les recensements des individus directement occupés dans l’agriculture donnent 8 715 000 en 1906 et 8 31 7000 (dont 3 226 000 femmes) en 1911. La proportion au total de la population française est allée toujours décroissant, de 53,7 pour 100 en 1866 à 47.1 en 1896 et 44.2 en 1911. (24)

(24) Page 439, l’évolution de la 3ème République, tome VIII par E. Lavisse, BH 2397, AD26

« Familles françaises ayez au moins trois enfants » titre du ‘Petit journal’ en date du 14 février 1915 : « Il importe d’exercer une action systématique et profonde sur l’esprit public, de généraliser cette idée qu’une famille normale comprend trois enfants, et d’accorder des avantages importants (…) non seulement aux pères de familles nombreuses, mais aux pères de familles ‘normales’ ».

A l’été 1917, au lieu de celui de l’année 1915 comme cela était promis, les soldats obtiennent des permissions pour les semailles : l’armée doit les accorder pour assurer des travaux agricoles qui permettront l’alimentation aussi bien des troupes que des civils. Extrait d’un document instructions de l’autorité militaire :
« En vue de faciliter les travaux agricoles durant la période des semailles, le Ministre a décidé que des permissions pourront être accordées, du 1er au 30 novembre, aux militaires de la 14e Région, appartenant aux Dépôts territoriaux, qui exercent effectivement une des professions suivantes : propriétaires exploitants, fermiers, métayers, maitres-valets, domestiques agricoles, ouvriers agricoles.
Les permissions ne sont pas données pour faire plaisir à l’homme, mais bien pour préparer la récolte prochaine par un travail intensif ». (25)

(25) 10 M 52, AD26

L’impact de la guerre sur le corps enseignant fait que « Les CAP des années de guerre ayant validé 7 fois plus d’institutrices que d’instituteurs qui se sont imposés une retenue de salaire de 2 % sur leur traitement en faveur des diverses œuvres d’assistance ». (26)

(26) Page 4, L’impact de la guerre sur l’école primaire, Etudes drômoises numéro 61, mars 2015
La guerre devient le cœur des programmes scolaires : « Les bons points, images, diplômes célèbrent la gloire des armées françaises ou le courage des populations occupées ». (27)

(27) Exposition 2014, AD26
« Madame, dit l’enfant, je vous apporte cette pièce de vingt francs. / Madame, c’est que, cette pièce… c’est mon cousin qui me l’a donnée le jour de la mobilisation … et il m’a dit : ‘garde-la en souvenir de moi toujours !’
Il a été tué et je voudrais la garder’. De gros sanglots soulèvent l’étroite poitrine de la fillette.
Mais garde ta pièce mon enfant, dit la directrice émue ; c’est un souvenir ; garde-la et ne pleure plus.
Madame, j’aime mieux pleurer… mais je ne veux pas être une mauvaise Française. »
Histoire trouvée dans un des livres scolaires de mon père, pour un cours élémentaire premier degré, suivi d’un exercice d’élocution : Dites ce que vous avez fait pour aider à la victoire de la France ? qu’a-t-on fait dans votre école ? (28)

(28) Livre ‘Choix de lecture’ Librairie Armand Colin, année 1927

La guerre ne devait durer que quelques jours…. Mais voilà l’hiver de l’année 1914 approchant, le ministère de la guerre à Bordeaux réclame pour les soldats des tricots, chaussettes de laine et d’autres vêtements. / Au moment de la Grande Guerre toutes les femmes savent tricoter et… surtout faire des chaussettes en famille et à l’école ». (29)

(29) Page 34, 35 ‘A vos aiguilles citoyennes’, Etudes drômoise numéro 74, 06/1978
« Nos chères fillettes passeront chaque jour une heure à prendre sur le temps de la classe à tricoter des chaussettes pour nos soldats. Les anciennes élèves (…) se chargeront des travaux un peu plus difficiles, sous-vêtements, ceintures, gants de laine gris ou bruns (…) et pendant leur travail ‘vous occuperez leur pensée par des lectures morales et patriotiques’ -décembre 1915 ». (30)

(30) Page 6, L’impact de la guerre sur l’école primaire, Etudes drômoises numéro 61, mars 2015

Romans sur Isère reçoit des prisonniers allemands : sujet relevé dans l’article du numéro 69 de Etudes drômoise de mars 2017.
Ci-dessous la caserne De la Presle, camp de prisonniers allemands. Des plaques sont posées sur les grilles afin d’empêcher la population de jeter des pierres. (31)

(31) 3 Fi 358, AD26

Pendant ce temps-là les autorités allemandes donnent leurs recommandations pour faciliter l’acheminement et la distribution des correspondances aux prisonniers de guerre retenus en Allemagne ou internés en Suisse ; un extrait : (32)

(32) Page 1, numéro 2144, dimanche 1er septembre 1918, La Croix de la Drôme,

Du côté de la religion catholique Monseigneur de Gibergues, évêque de Valence, s’adresse au cours de l’année 1918, aux veuves de guerre : « Le foyer de la veuve, comme son cœur, devra être rempli du souvenir et de la présence de celui qui vit, Là-Haut, de la vraie vie. L’inutilité, la frivolité, le luxe exagéré et dangereux, l’oisiveté et la paresse, les longues rêveries, les lectures romanesques, le décousu dans la vie, le désordre dans le ménage, tout cela fait horreur à votre glorieux disparu ; il en voit le mal et le péril. Vous en aurez horreur, vous l’éviterez ». (33)

(33) Page 57, Glorieux Martyrs de la Patrie, BH 2970/17, AD26

Les paragraphes en lien avec l’agriculture sont assez en nombre dans mon écrit pour m’inciter à rechercher de la documentation sur les conséquences du manque d’hommes dans ce secteur après la guerre :
Le 04 décembre 1919 la préfecture de la Drôme fait parvenir aux communes une enquête dont le sujet est ‘les vides causés par la guerre parmi les agriculteurs’.
La réponse du maire de Clérieux : tués et disparus : 24 agriculteurs ; mutilés revenus à la culture : 6 agriculteurs (par mutilés il faut entendre ici les Réformés pour blessures ou maladies) ; démobilisés revenus à la culture : 68 agriculteurs (dans les démobilisés il ne faut pas comprendre les Réformés) ; démobilisés ayant quitté la culture : 2 agriculteurs.
Pour information la commune de Saint-Bardoux compte 23 agriculteurs tués et disparus dans ce conflit et pour le département de la Drôme la préfecture avance le nombre de 6567.
« Avant la guerre, malgré la main-d’œuvre saisonnière de l’Ardèche, au moment des fenaisons et des moissons, les agriculteurs avaient déjà de sérieuses difficultés pour arriver à exécuter en temps opportun les divers travaux agricoles. (…) Je ne crois pas néanmoins que la situation revête un caractère vraiment inquiétant pour la Drôme, qui est avant tout un département de petite culture et qui, de ce fait, est prête d’une façon particulière à l’utilisation de toute la main d’œuvre familiale : femme, enfants, personnes âgées ». (34)

(34) 3 R 50, AD26

Je n’ai pas développé le sujet des prisonniers de guerre, traité celui de la spéculation sur les denrées alimentaires et celui des abus au cours des permissions agricoles.

Ma grand-mère paternelle, à Clérieux, élève des chèvres, a du terrain autour de sa maison pour faire pousser des légumes dans le village comme ses beaux-parents au quartier des Chirouzes. Ses trois enfants âgés respectivement de 7 ans, 6 ans et 4 ans ne sont pas dans le besoin alimentaire et l’armée territoriale, dont fait partie son mari, mobilisable à partir de la deuxième semaine de la mobilisation a peut-être permis un répit pour l’organisation de leur vie familiale ?

« Le soleil dans toute son ardeur faisait trembler l’air sur les champs. Beaucoup n’étaient pas moissonnés, des risées lentes et légères couraient à la cime des épis ». (35)

(35) Page 129, Trente mille jours, Maurice Genevoix, édition Seuil

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